Le Lieutenant Pierre Houzé
et la mémoire des combats de 1940 sur l'Ailette
de Georges Dujour
(19/06/2012 23:36:09)
L'épisode de la mort du lieutenant Pierre Houzé,
pilote abattu le 6 juin 1940 dans le sous-secteur du 18e
Régiment de Tirailleurs Algériens de la 87e
Division d'Infanterie d'Afrique, a refait surface en même
temps que les restes de son avion retrouvés il y a peu
près de Besmé (Aisne). Ce regain
d'intérêt n'a hélas pas fait avancer
l'histoire pour l'instant bien au contraire. En effet, la version
romancée des derniers instants de ce grand aviateur a
été une nouvelle fois reprise à cette
occasion. Ce récit, dénué de tout
fondement historique, est tout à fait
préjudiciable à la mémoire des combats
de 1940 sur l'Ailette, mémoire patiemment reconstruite
depuis quelques années par les historiens.
En l'absence de témoin direct connu, les derniers instants
du lieutenant Houzé restent à ce jour un
mystère. Les archives militaires et civiles indiquent qu'il
est "Mort pour la France le 6 juin 1940 à Besmé".
En 1965 cependant, 25 ans après les faits, dans "Le
Cinquième Quart d'Heure", Jean Gisclon, sergent-chef en 1940
dans l'Escadrille des Cigognes de Houzé, produit une version
très détaillée (p. 135). Le pilote
rejoint un groupe d'hommes "embusqués parmi les arbustes et
les taillis, vingt-cinq ou trente tout au plus." Accueilli par un jeune
lieutenant, Houzé refuse d'être envoyé
à l'arrière. Puis la troupe doit se replier
devant une attaque imminente ... C'est au moment du repli que le
lieutenant Houzé est tué : "La balle qui le
frappa en plein front l'étendit pour toujours".
L'auteur améliore son récit dans "La Grande
Aventure de la Chasse Française" en 1983 (p. 198). Le
lieutenant est un officier de dragons, Houzé est cette fois
grièvement blessé et transporté dans
une grange de Besmé où il expire deux heures plus
tard. "Le soir même, les allemands s'emparaient du village et
enterraient l'aviateur". Un témoin apparaît : "Un
survivant de cette section [sic] en rapporta tous les
détails bien après la guerre".
Malheureusement, aucun nom n'est livré (témoin,
unité, protagonistes, ...) rendant ce récit
invérifiable et surtout de nombreuses contradictions
sérieuses existent avec les archives notamment : aucune
unité de dragons n'est mentionnée dans le secteur
de la 87e Division d'Infanterie d'Afrique, où se trouve
Besmé, le village a été pris par les
allemands dans la nuit du 5 au 6 juin, etc. Cette version est pourtant
régulièrement recopiée depuis :
"Chasseurs En Vue, On Attaque !" en 1992 d'André-Armand
Legrand, pilote en 1940 (p. 38), "Dans Le Ciel en Feu", Jean Hallade en
1999 (p. 207), etc.
L'hypothèse la plus probable, mais ce n'est qu'une
hypothèse en l'absence de témoin connu, serait
celle formulée par l’un de ses
supérieurs, le commandant Hugues : Houzé avait
annoncé qu’il ne serait jamais prisonnier. Ayant
atteint le sol, il refuse de se rendre aux allemands et est abattu.
Cette version publiée dès 1942 dans "Carnets de
Patrouilles" (p. 162) par Roland Tessier, aviateur en 1940, constitue
en quelque sorte la version officielle. Elle est notamment reprise par
l'École de l'Air lorsque le lieutenant Houzé fut
parrain de la Promotion en 1960 et plus cohérente avec le
déroulement des combats sur l'Ailette.
Les historiens ont en effet extrait des cartons des archives militaires
les combats oubliés des Tirailleurs Algériens du
18e Régiment sur l'Ailette en mai-juin 1940. Il est
établi que ces hommes ont été
sacrifiés sur place : les ordres étaient de
mourir à son poste, sans unité en soutien, comme
partout ailleurs sur la "ligne Weygand", et ces braves venus pour la
plupart d'Algérie ont rempli leur devoir jusqu'au bout face
à l'envahisseur allemand.
Or, on ressert de vieilles affabulations, des dragons sortis de nulle
part, chargés de missions retardatrices, ... Non seulement
cela ne repose, à ce jour, sur rien au plan historique, mais
on est là dans le déni de ce qui a
été en juin 1940 sur l'Ailette, ce qui est
préjudiciable pour la mémoire de ces combats qui
se construit peu à peu.
Re:Le Lieutenant Pierre Houzé et
la mémoire des combats de 1940 sur l'Ailette
de Arnaud Gillet (20/06/2012
12:02:25)
en réponse à Le
Lieutenant Pierre Houzé et la mémoire des combats
de 1940 sur l'Ailette de
Georges Dujour (19/06/2012 23:36:09)
Un grand merci pour cette analyse que je ne
connaissais pas !
Pierre Houzé
de Rémi
Baudru (20/06/2012
18:16:14)
en réponse à Le
Lieutenant Pierre Houzé et la mémoire des combats
de 1940 sur l'Ailette de
Georges Dujour (19/06/2012 23:36:09)
Merci pour cette analyse.
Ayant beaucoup fait de recherches sur cette période, je
m'étais rendu compte que bien souvent les familles des
disparus avaient reçu des lettres de témoins expliquant (parfois
en enjolivant) comment ils avaient été
amené à assister à la mort ou aux derniers instants de certains pilotes.
il y a un vingtaine d'années, J'en avais discuté
avec Madame Houzé.
Elle m'avait dit n'avoir pas de témoignage direct sur les
circonstances exactes de la mort de son mari.
A contrario, il convient de savoir que pour écrire ses
textes Monsieur Gisclon s'appuyait bien souvent sur des
témoignages qui lui étaient envoyés quand il écrivait
des articles (dans le Figaro si ma mémoire est exacte).
Il serait intéressant de savoir s'il a publié
avant 1965 un article sur les circonstances de la mort de
Houzé.
RB
Re: Pierre Houzé
de georges
beaubreuil (20/06/2012
18:43:58)
en réponse à Pierre
Houzé de
Rémi Baudru (20/06/2012 18:16:14)
Selon mes souvenirs, J. Gisclon
était journaliste aéronautique au "Parisien" ;
ses écrits - livres compris - étaient "un peu"
romancés... Il a sans doute eu le grand mérite de
dépoussiérer des archives du SHAA à
une époque durant laquelle peu d'auteurs
s'intéressaient à 39/40. Mais alors, ce qu'il a
pu broder là-dessus... sur son groupe le II/5 d'abord ("le
5ème quart d'heure"), puis sur toute la chasse
française. "Chantre" de la Chasse AA, et de ses "Mille
victoires", il était, ce qui est sûr, ouvert aux
contacts avec ses lecteurs et très sympathique.
Re:Re: Pierre Houzé
de Georges Dujour (20/06/2012
23:00:32)
en réponse à Re:
Pierre Houzé de
georges beaubreuil (20/06/2012 18:43:58)
Merci pour cet éclairage sur
l'auteur et pour la précision sur le journal. Cela va guider
mes recherches. Je vais commencer par les contacter puis voir ce que
l'on peut retrouver.
Nous sommes là au coeur du sujet, c'est sans doute
d'un bon sentiment, défendre toujours et encore les
aviateurs de 1940, que part Gisclon et ça passait il y
quelques années, mais le chercheur en histoire ne s'y
retrouve pas aujourd'hui : des centaines de pages de récit
sans une seule source, ça surprend un peu et puis
effectivement, le croisement avec les archives (journal de marche des
Cigognes compris) est souvent sans appel.
Le but est ici simplement d'attirer l'attention sur la nature exacte
des récits dont nous parlons. Beaucoup trop de livres,
d'articles, de sites reprennent ces récits très
romancés sans ne jamais se poser une seule question sur leur
origine, qualité, etc.
Re: Pierre
Houzé
de Georges Dujour (20/06/2012
22:39:58)
en réponse à Pierre
Houzé de
Rémi Baudru (20/06/2012 18:16:14)
Un grand merci à vous
pour cet éclairage.
Les témoignages recueillis
à Besmé (Aisne) parmi les personnes qui
accueillaient Mme Houzé concordent avec ce que vous dites,
elle n'avait pas de témoignage direct sur les circonstances
exactes de la mort de son mari.
J'imagine pourtant que Mme Houzé avait pu avoir l'occasion
d'en parler avec Mr Gisclon, même si ce n'est que dans sa
version de 1983 qu'il fait état de témoin : "Un
survivant de cette section en rapporta tous les détails bien
après la guerre".
Une analyse de ces différentes versions se trouve
à cette adresse :
http://dvole.free.fr/1940/houze.html#legende
Bien sur, le témoignage utilisé serait
néanmoins très intéressant
à examiner ne serait-ce que pour en
connaître l'auteur, son récit d'origine, etc.
Beaucoup de détails avec les versions livrées par
Jean Gisclon ne collent pas avec ce que disent les archives et le
terrain mais qui sait. Reste à retrouver les
courriers en question !
GD